Entrevue

Méthode

Fred Jourdain / Martin Parrot

La méthode de Fred s'apparente souvent à une forme de collage d'idées, de thèmes et de lieux. Comme dans une chanson, il y a dans ses tableaux des associations libres qui expriment quelque chose de plus profond que ce qui apparaît au premier coup d'oeil. En marchant dans le parc Cartier-Brébeuf avec lui un soir, j'ai tenté d'en savoir un peu plus sur son cheminement créatif et les différentes étapes de l'élaboration d'une image.

Quels chemins tes idées empruntent-elle avant d'aboutir à une image finale ? D'un projet à l'autre, ton approche est-elle la même?

 

Je commence d'habitude en tentant, à l'aide d'esquisses, de créer un mood particulier. Ça prend la forme de plusieurs croquis, plusieurs petites vignettes sur une ou plusieurs pages. Ces vignettes sont des tests de composition.

 

J'y travaille jusqu'à ce que j'ai l'impression d'avoir quelque chose qui me plaît et qui communique bien l'essence de l'idée que je tente d'illustrer. Je pars ensuite du croquis choisi et je le travaille plus sérieusement, en plus grand et je précise les zones floues en ajoutant des détails. C'est ici que la recherche apparaît, un peu comme pour a direction artistique d'un film.


Tout ce qui n'est pas dans le dessin, ce qui s'est passé avant cette scène et ce qui peut arriver ensuite peut être suggéré par des éléments dans l'illustration au besoin.

 

C'est une des parties de mon travail qui me passionne le plus. Si c'est bien réussi, personne n'aura besoin de plus d'explications que ce que le dessin montre et suggère.

 

Quelles sont tes sources lorsque tu es en phase de recherche pour une illustration ?  

 

Ça implique beaucoup de bouquinage. Par exemple, si je dessine un vêtement particulier, au début c'est quelques lignes, mais je peux ensuite passer deux jours à me documenter sur l'histoire de ce vêtement, les différents modèles, l'historique derrière tout ça. C'est souvent assez fascinant. Lorsque je fais ça, je vais voir des sources historiques, des livres de photos, de peinture, des magazines de mode, etc.


Ça m'aide à bien documenter ce que je fais et ça me donne des idées… Le dragon bleu m'a obligé à fonctionner ainsi, à développer une méthode. Je devais, pour ce projet, dessiner la Chine moderne, une Chine que je ne connaissais pas du tout et où je ne suis jamais allé. Il fallait que je le fasse bien. J'ai passé énormément de temps là-dessus. Tout a été recherché dans les moindres détails. J'ai beaucoup apprécié cette partie du travail et maintenant j'applique cette méthode à chacun de mes projets.


Tu mentionnes des magazines de mode. Dans quel contexte utiliserais-tu ce genre de matériel pour te documenter ?

 

Je suis très inspiré par le travail de certains photographes et illustrateurs qui ont œuvré depuis une centaine d'années pour des magazines comme Vogue. Je pense surtout ici à Horst, David Bailey et René Gruau. Le but étant de donner une personnalité à certains vêtements, on retrouve beaucoup d'attitude dans leur travail et ça me parle.

 

Certaines de mes illustrations récentes reprennent un peu cette approche, comme ma série sur les Horai, qui est ma version stylisée des 4 saisons, ou bien Aneris, qui est inspirée de la mythologie. Ces dessins me permettent d'expérimenter quelque chose de différent qui me plaît bien : faire une image très stylisée, mystérieuse, notamment inspirée de mythes et d'archétypes.

 

C'est un trip un peu plus expressionniste. À l'instar du travail de certains designers de mode ou photographes que j'aime bien, comme Irving Penn, Helmut Newton ou Alexander McQueen, ces illustrations ont un visuel à la fois très sombre et class qui me parle beaucoup. Les compositions sont bold, cadrées et froides, centrées sur la force de caractère du personnage.


Parlant d'archétypes, j'ai récemment commencé à fouiller sur la commedia dell'arte et ses personnages. Scaramouche, Pierrot et les autres, je trouve ça intéressant ! J'aime voir d'où ça vient et comment ça se transforme dans le temps au théâtre et au cinéma. J'aime pouvoir m'inspirer de contenus de ce genre pour ajouter un sous-texte à mes dessins, sans toutefois l'expliciter. Pour moi, ces ajouts ne sont jamais anodins, ils contribuent toujours au sens plus large de l'illustration.

 

Tu mentionnes quelques noms de photographes. Tu parles aussi beaucoup de musique, de cinéma et de mode. On a peu parlé de dessinateurs qui t'inspirent, y en a-t-il ?

 

Ces temps-ci, je suis plus dans la peinture et il y a un peintre que j'apprécie beaucoup : Caspar David Friedrich. Je ne le connaissais pas avant, c'est vraiment récent. On m'a souvent parlé de lui en lien avec mon dessin Rooftop Inspiration.

 

Comme la référence revenait souvent, j'ai fini par aller voir et j'ai tout de suite vu la similitude entre mon illustration et la toile de ce peintre où il y a un personnage devant une tempête sur la côte. Je me suis acheté un livre sur son œuvre et ça me parle énormément. Sa façon de composer ses toiles est proche de la mienne et d'une certaine façon, ses thèmes aussi. Autre époque, mêmes fétiches ?
 


Je n'ai pas de formation en art plastique ou en histoire de l'art. C'est à force de fouiller que je découvre ces artistes qui nous ont précédés. Je pousse plus du côté de l'histoire de l'art que je ne le faisais avant et c'est plaisant, ça me donne l'impression d'une certaine cohérence dans ce que je fais et ça outille ma réflexion sur la façon dont je travaille.

 

Sinon, les dessinateurs qui m'inspirent sont nombreux : Norman Rockwell, Bernie Fuchs et Edward Hopper, mais aussi Moebius, Bilal, Ottomo, Fred (Philémon), Hugo Pratt, Jamie Hewlett… Il y a tellement de bons artistes !

 

On parlait d'archétypes plus tôt. Y a-t-il des époques et/ou des personnages qui reviennent souvent dans tes œuvres ?

 

Oui, c'est souvent des observateurs ou des voyageurs pensifs. Dans Rooftop, le personnage est dans la neige à New York, entouré par la ville et ses buildings. Dans Beyond the Boundaries, la fille est dans le désert et regarde vers l'horizon, comme si elle s'apprêtait à affronter une tempête, à poser un geste de non-retour. On retrouve beaucoup ce genre de personnages dans mes dessins pour Le dragon bleu, surtout dans les scènes de transitions qui ne sont pas dans la pièce originale et que j'ai ajoutées pour donner plus de relief aux personnages en marge des scènes de dialogues.

 

Ces ellipses qui isolent les personnages sont une sorte de temps morts qui ajoutent une tension dramatique à l'histoire.
 


On te l'a certainement demandé souvent : penses-tu refaire de la BD un jour ?

 

Ce que je n'aime pas de la BD, c'est la longueur de l'exécution des planches une fois le travail de recherche, de scénarisation et de découpage terminé. En fait, ça me donne l'impression de devoir jouer au scribe. Peut-être que je ne suis pas assez patient, peut-être aussi que j'aime me donner la liberté de pouvoir errer d'un style à l'autre… Dans tous les cas, en ce moment j'aime mieux faire des séries d'images qui racontent l'essentiel d'une histoire en laissant le soin aux gens d'imaginer le reste.

 

J'ai fait Le dragon bleu, ce qui représente 200 pages de dessin. J'ai vu ce que c'était et je ne pense pas avoir le tempérament pour faire ça toute ma vie. J'aime quand ça bouge. Dessiner, ça prend de la patience et de la concentration et je ne suis pas champion dans l'un comme dans l'autre, haha ! Mais bon, qui sait, il ne faut jamais dire jamais !


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Fred Jourdain / Martin Parrot

La méthode de Fred s'apparente souvent à une forme de collage d'idées, de thèmes et de lieux. Comme dans une chanson, il y a dans ses tableaux des associations libres qui expriment quelque chose de plus profond que ce qui apparaît au premier coup d'oeil. En marchant dans le parc Cartier-Brébeuf avec lui un soir, j'ai tenté d'en savoir un peu plus sur son cheminement créatif et les différentes étapes de l'élaboration d'une image.

Quels chemins tes idées empruntent-elle avant d'aboutir à une image finale ? D'un projet à l'autre, ton approche est-elle la même?

 

Je commence d'habitude en tentant, à l'aide d'esquisses, de créer un mood particulier. Ça prend la forme de plusieurs croquis, plusieurs petites vignettes sur une ou plusieurs pages.

 

Ces vignettes sont des tests de composition. J'y travaille jusqu'à ce que j'ai l'impression d'avoir quelque chose qui me plaît et qui communique bien l'essence de l'idée que je tente d'illustrer. Je pars ensuite du croquis choisi et je le travaille plus sérieusement, en plus grand et je précise les zones floues en ajoutant des détails. C'est ici que la recherche apparaît, un peu comme pour a direction artistique d'un film.

Tout ce qui n'est pas dans le dessin, ce qui s'est passé avant cette scène et ce qui peut arriver ensuite peut être suggéré par des éléments dans l'illustration au besoin. C'est une des parties de mon travail qui me passionne le plus. Si c'est bien réussi, personne n'aura besoin de plus d'explications que ce que le dessin montre et suggère.

 

Quelles sont tes sources lorsque tu es en phase de recherche pour une illustration ?  

 

Ça implique beaucoup de bouquinage. Par exemple, si je dessine un vêtement particulier, au début c'est quelques lignes, mais je peux ensuite passer deux jours à me documenter sur l'histoire de ce vêtement, les différents modèles, l'historique derrière tout ça. C'est souvent assez fascinant. Lorsque je fais ça, je vais voir des sources historiques, des livres de photos, de peinture, des magazines de mode, etc.

Ça m'aide à bien documenter ce que je fais et ça me donne des idées… Le dragon bleu m'a obligé à fonctionner ainsi, à développer une méthode. Je devais, pour ce projet, dessiner la Chine moderne, une Chine que je ne connaissais pas du tout et où je ne suis jamais allé. Il fallait que je le fasse bien. J'ai passé énormément de temps là-dessus. Tout a été recherché dans les moindres détails. J'ai beaucoup apprécié cette partie du travail et maintenant j'applique cette méthode à chacun de mes projets.

Tu mentionnes des magazines de mode. Dans quel contexte utiliserais-tu ce genre de matériel pour te documenter ?

 

Je suis très inspiré par le travail de certains photographes et illustrateurs qui ont œuvré depuis une centaine d'années pour des magazines comme Vogue. Je pense surtout ici à Horst, David Bailey et René Gruau. Le but étant de donner une personnalité à certains vêtements, on retrouve beaucoup d'attitude dans leur travail et ça me parle.

 

Certaines de mes illustrations récentes reprennent un peu cette approche, comme ma série sur les Horai, qui est ma version stylisée des 4 saisons, ou bien Aneris, qui est inspirée de la mythologie. Ces dessins me permettent d'expérimenter quelque chose de différent qui me plaît bien : faire une image très stylisée, mystérieuse, notamment inspirée de mythes et d'archétypes.

 

C'est un trip un peu plus expressionniste. À l'instar du travail de certains designers de mode ou photographes que j'aime bien, comme Irving Penn, Helmut Newton ou Alexander McQueen, ces illustrations ont un visuel à la fois très sombre et class qui me parle beaucoup. Les compositions sont bold, cadrées et froides, centrées sur la force de caractère du personnage.

Parlant d'archétypes, j'ai récemment commencé à fouiller sur la commedia dell'arte et ses personnages. Scaramouche, Pierrot et les autres, je trouve ça intéressant ! J'aime voir d'où ça vient et comment ça se transforme dans le temps au théâtre et au cinéma. J'aime pouvoir m'inspirer de contenus de ce genre pour ajouter un sous-texte à mes dessins, sans toutefois l'expliciter. Pour moi, ces ajouts ne sont jamais anodins, ils contribuent toujours au sens plus large de l'illustration.

 

Tu mentionnes quelques noms de photographes. Tu parles aussi beaucoup de musique, de cinéma et de mode. On a peu parlé de dessinateurs qui t'inspirent, y en a-t-il ?

 

Ces temps-ci, je suis plus dans la peinture et il y a un peintre que j'apprécie beaucoup : Caspar David Friedrich. Je ne le connaissais pas avant, c'est vraiment récent. On m'a souvent parlé de lui en lien avec mon dessin Rooftop Inspiration.

 

Comme la référence revenait souvent, j'ai fini par aller voir et j'ai tout de suite vu la similitude entre mon illustration et la toile de ce peintre où il y a un personnage devant une tempête sur la côte. Je me suis acheté un livre sur son œuvre et ça me parle énormément. Sa façon de composer ses toiles est proche de la mienne et d'une certaine façon, ses thèmes aussi. Autre époque, mêmes fétiches ?

Je n'ai pas de formation en art plastique ou en histoire de l'art. C'est à force de fouiller que je découvre ces artistes qui nous ont précédés. Je pousse plus du côté de l'histoire de l'art que je ne le faisais avant et c'est plaisant, ça me donne l'impression d'une certaine cohérence dans ce que je fais et ça outille ma réflexion sur la façon dont je travaille.

 

Sinon, les dessinateurs qui m'inspirent sont nombreux : Norman Rockwell, Bernie Fuchs et Edward Hopper, mais aussi Moebius, Bilal, Ottomo, Fred (Philémon), Hugo Pratt, Jamie Hewlett… Il y a tellement de bons artistes !

 

On parlait d'archétypes plus tôt. Y a-t-il des époques et/ou des personnages qui reviennent souvent dans tes œuvres ?

 

Oui, c'est souvent des observateurs ou des voyageurs pensifs. Dans Rooftop, le personnage est dans la neige à New York, entouré par la ville et ses buildings. Dans Beyond the Boundaries, la fille est dans le désert et regarde vers l'horizon, comme si elle s'apprêtait à affronter une tempête, à poser un geste de non-retour. On retrouve beaucoup ce genre de personnages dans mes dessins pour Le dragon bleu, surtout dans les scènes de transitions qui ne sont pas dans la pièce originale et que j'ai ajoutées pour donner plus de relief aux personnages en marge des scènes de dialogues.

 

Ces ellipses qui isolent les personnages sont une sorte de temps morts qui ajoutent une tension dramatique à l'histoire.
 

On te l'a certainement demandé souvent : penses-tu refaire de la BD un jour ?

 

Ce que je n'aime pas de la BD, c'est la longueur de l'exécution des planches une fois le travail de recherche, de scénarisation et de découpage terminé. En fait, ça me donne l'impression de devoir jouer au scribe. Peut-être que je ne suis pas assez patient, peut-être aussi que j'aime me donner la liberté de pouvoir errer d'un style à l'autre… Dans tous les cas, en ce moment j'aime mieux faire des séries d'images qui racontent l'essentiel d'une histoire en laissant le soin aux gens d'imaginer le reste.

 

J'ai fait Le dragon bleu, ce qui représente 200 pages de dessin. J'ai vu ce que c'était et je ne pense pas avoir le tempérament pour faire ça toute ma vie. J'aime quand ça bouge. Dessiner, ça prend de la patience et de la concentration et je ne suis pas champion dans l'un comme dans l'autre, haha ! Mais bon, qui sait, il ne faut jamais dire jamais !
 

CRÉDITS PHOTOS

Anthony Jourdain, Catherine Côté, Fred Jourdain, Martin Poulin, Martin Côté

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