Jeudi soir, Montréal au parc Émilie Gamelin. Maudite belle soirée pour manifester avec des milliers de gens qui en ont plein leur casque. Ça fait des années que je déprime en lisant les journaux, que j’angoisse en essayant de mesurer l’ampleur de leur emprise. Fuck that, ce soir je marche au rythme des djembés. Ce soir, on crie des slogans révolutionnaires ! La nuit accueille la clameur avec calme, la température est corporelle et il y a dans l’air une odeur embrasée, un mélange de sueur, de colère et de crainte.

 

Je rejoins un groupe d’amis tandis que les gens arrivent et se massent peu à peu. Une équipe de Radio-Canada pose des questions aux manifestants. Ils veulent savoir pourquoi. Les téléspectateurs veulent tout savoir. Pourquoi descendez-vous dans la rue même si les attroupements sont illégaux ? Pourquoi avez-vous rejeté l’offre du gouvernement ? Je suis là parce que pour la première fois de ma vie j’aime sans réserve des milliers de gens dont je partage la vision. Je suis là parce que la réalité est en train de me donner tort d’avoir été si pessimiste. Mais je ne m’adresse pas à la caméra; je me méfie. Je préfère rester en retrait et prendre des notes pour plus tard. La vraie caméra, ce soir, celle à qui aucun détail n’échappe, c’est moi.
Comme d’habitude pour lancer le bal, la police déclare la manifestation illégale.
— Bonsoir, je suis le chef du SPVM—
— Booouuuh !!! Booouuuh !!!
— En vertu de la loi, cette manifestation est déclarée…
— VA CHIER !!! ON S’EN CÂLISSE !!!
On marche à grandes enjambées, sans itinéraire précis,
comme si on se dirigeait vers une idée plutôt qu’un lieu,
et nos cris s’unissent pour réfuter notre solitude. Dans le métro, d’habitude,
on fixe les cochonneries sur le plancher ou bien on joue à Angry Birds en attendant
notre tour. Quand nos regards se croisent, on détourne furtivement les yeux vers les gens des panneaux publicitaires qui sourient. Ce soir c’est différent. On sait de quel côté on se trouve; les regards se rencontrent, les corps se frôlent et forment un tout organique et ça nous galvanise. Tandis qu’on monte la rue Berri, entre Ontario et Sherbrooke, des gens avec des masques d’Anonymous virevoltent en distribuant des fleurs et des tracks. Des fleurs et des tracks, la récolte d’un printemps précoce. Les étangs de Nelligan en ébullition. Les poètes ne se morfondent plus en regardant par la fenêtre. Ils n’idéalisent pas leur peine avec des rimes quétaines. Leur quotidien ne rime à rien depuis trop longtemps, et leur poésie sale, ils la crachent au visage de tous. Une poésie laide comme celle du tunnel que nous empruntons soir après soir, des graffitis dégoulinant de hargne qui, étrangement, suscitent la joie:
Je me retourne et je vois que la foule s’étend à perte de vue. Nous sommes des milliers ! Je n’ai jamais rien vécu d’aussi exaltant. Je regarde les manifestants autour de moi sans dire un mot. Je me sens distant et près à la fois, je m’observe regarder les autres, comme si je flottais derrière moi. Je n’arrive pas à y croire. Je fais partie de quelque chose de grand. Tout ce temps où je nous croyais larvaires, gluants, nous étions en train d’emmagasiner des forces. Nous sommes dangereux parce que soudainement, nous croyons
que ça vaut la peine de défendre notre dignité. Une fille nue sur sa bicyclette passe près de nous. Elle fait des signes de peace, ses longs cheveux roux chatouillant le bout de ses seins. Elle traîne dans un charriot un amérindien qui a l’air complètement défoncé, avec son bandeau de hippie, ses lunettes d’aviateur et son sourire édenté. On se regarde un instant, je lève ma bière au ciel en signe d’approbation, et puis elle disparaît dans la foule sans laisser de trace, comme un mirage de beauté dans un désert de béton.
Un peu plus tard, la marche se dirige sur Mont-Royal. À côté de nous, il y a une gang qui danse le Gumboot.
En les écoutant, je sens mon corps se dissoudre dans le rythme et devenir la botte qui martèle le sol. Je suis si survolté que je me surprends à danser avec eux. On bloque la rue. Je frappe sur mes cuisses en tapant des pieds comme un gorille ! Il y a des automobilistes qui nous supportent, d’autres qui sont en crisse.
Après un moment, un homme dans la trentaine, bien habillé, chemise rose, cravate dénouée, sort de sa voiture en claquant la portière. Il doit s’y prendre à deux reprises pour la fermer et les gens se moquent de lui, mais il garde son sérieux. Pour détendre l’atmosphère, je m’approche de lui en dansant. Il y a des manifestants qui tapent un rythme sur le capot de son char. Il nous pointe en agitant son doigt au dessus de son nez:

— Ben oui c’est ça, foutez-vous d’ma gueule ! Vous pouvez ben rire de ceux qui travaillent pour payer vos études, c’est bon pour votre cause, ça ! C’est la deuxième fois que je reste pogné dans vos manifs cette semaine, maudite marde ! Je bois une gorgée de Pabst en me disant que je devrais peutêtre boire autre chose. Je prends mon temps, je regarde avec calme la petite veine reptilienne qui rampe le long de sa tempe, la sueur qui huile son visage:

— Désolé monsieur, on n’est pas là pour vous faire chier, on est dans la rue pour faire valoir nos droits. Silence. Je rote à l’intérieur de ma bouche pour être poli.

— Le Québec est endetté ! Y penses-tu, des fois, à quel point le Québec endetté ? La vie, c’est pas un party mon chum. Pourquoi vous bloquez la rue, han !? Je connais son discours, je l’ai entendu des dizaines de fois. Je n’aime pas le gros bon sens, la pensée terre-à-terre de ceux qui ont tout compris:

— On bloque la rue parce que… c’est la seule façon de nous faire entendre. Avez-vous déjà fait changer les choses dans votre salon, vous ? J’veux dire, à part la déco ? Il s’approche de moi, len-te-ment. J’ai l’impression qu’il va me prendre par le collet, mais il y a des dizaines d’étudiants féroces derrière moi, les griffes sorties et les dents effilées, alors il prend une grande respiration et retourne dans son char. Je pensais que c’était terminé, mais il revient en force ! Il baisse sa vitre et me crie:

— Un jour… un jour tu vas comprendre…! Tu vas comprendre qu’on peut pas avoir tout cuit dans l’bec mon p’tit gars ! Moi au début j’étais pas mal de votre bord, mais là, j’commence à en avoir jusque-là de vos niaiseries ! Retournez donc en classe !

— Mais j’veux pas aller à l’école. J’hais ça l’école ! Paul Gérin- Lajoie, si vous voulez mon avis, c’était un grand trou du cul! Quelle idée de marde! Vouloir instruire le peuple ! Le peuple n’a pas besoin d’être instruit pour torcher le cul des riches…! J’vais vous faire une confidence. Moi, Monsieur, je suis socialiste. Je crois en la solidarité.

Dites-le surtout pas à mon père, il va être en beau fusil !

Wôôôh! Je ne suis venu manifester pour m’obstiner avec un des perroquets lobotomisés responsables.

 

 

De toute façon, la marche continue, on avance et le rouge déferle d’un trottoir à l’autre comme une rivière de sang neuf. Les gens sortent des bars pour applaudir et on les invite à nous rejoindre dans la rue. Et là, ce qu’il se passe est très étrange. Plutôt que de se joindre à nous, nos sympathisants sortent leurs cellulaires et nous filment, médusés par la marée humaine. Ils se disent peut-être que nous sommes à la télé? Ça me met en colère ! Je suis là, en plein milieu de la rue, immobile, et je les observe nous filmer.

Je sors mon cellulaire et décide de les filmer aussi. On se fixe, via l’oeil impassible de nos caméras. Deux mondes qui se contemplent sans se toucher, deux visions qui se frôlent en un frisson d’incompréhension. À quoi est-ce qu’il pense, le gars qui me filme ? Que je fais un show gratis ? Il me trouve comique ? Je suis le clown de service, la saveur du jour qui meuble les pauses café. Je vais leur en faire un show ! Hey, regardez par ici ! Hop ! C’est quoi ça ? Mon majeur qui vous fait des tatas ! Dites bonjour, allez ! Je niaise quelques secondes pour la postérité, puis je fixe l’objectif une dernière fois en lui tirant la langue comme un abruti, avant de lui tourner le dos et de me sauver. Je range mon téléphone et rattrape la foule. Je préfère ne pas me retrouver à la fin de la marche. C’est un des endroits où on a le plus de chance de recevoir des coups de matraque.

En frayant mon chemin, je repère la pancarte de mon ami Olivier:
LA MAIN DU BOURREAU FINIT TOUJOURS PAR POURRIR.
Je me sens moins seul.
Les dernières manifestations ont été brutales. Les policiers ne se gênent pas pour fesser dans le tas. Il faut être vigilant. Après plusieurs minutes d’errances dans les rues de la ville, la marche se dirige sur le campus de l’université McGill. La prestigieuse université McGill où une poignée d’étudiants ont eu le courage de prendre part à la grève, malgré le mépris de leurs collègues. C’est fabuleux! La loi spéciale nous interdit de nous approcher des écoles. C’est un affront direct à l’autorité ! J’aime ça. J’adore ça! Les rangs se resserrent et on crie ON AVANCE, ON AVANCE, ON RE-CULE PAS ! pour se donner courage. Les regards sont illuminés par le plaisir de la désobéissance et la crainte des représailles. On sait que ça va péter.
Je me sens ivre, comme si mes appréhensions se mélangeaient à l’alcool pour troubler mes sens. La police semble vouloir être conciliante et la moitié du groupe est déjà sortie du campus quand tout à coup, sans crier garde, l’escouade antiémeute divise la foule en deux. On se retrouve du côté de la rue, alors que l’autre moitié du groupe est prise en souricière sur les terrains de l’Université. La marche s’arrête. Les gens commencent à crier des insultes à la police. J’allume une cigarette pour me calmer et je pompe frénétiquement en observant la scène. Il y a des policiers partout, la matraque à la main, le bouclier dressé et le regard placide. Ils attendent les ordres. Une partie de moi veut s’enfuir,
mais je sais qu’ils souhaitent qu’on rentre sagement à la maison pour écouter la suite à LCN. Il faut rester à tout prix, même si on a la chienne. Il faut résister à la tentation de croire qu’on a tort d’être là. À quelques pas de moi, un manifestant cagoulé s’empare d’une poubelle et lance des déchets sur les policiers qui bloquent la rue, en faisant de grands mouvements de bras. La plupart des gens lui crient d’arrêter, mais il n’y a rien à faire. J’écrase ma cigarette avec mon talon et me prépare à courir. Je connais la suite. C’est sauve-qui-peut. Les policiers chargent en tapant à l’unisson sur leur bouclier. Un barrage d’uniformes nous fonce dessus, mécaniquement, comme s’ils étaient dépourvus de corps.

Les manifestants se bousculent en panique, certains tombent et se font relever aussitôt par un complice qui passe par là. Des bombes assourdissantes éclatent au-dessus de nos têtes et le temps se désagrège en un bourdonnement indistinct où les cris se perdent. On court, on court, et quand je me retourne, j’aperçois ceux qui sont restés derrière pour affronter les policiers, ceux qui lancent des pierres grosses comme mon poing, et d’autres moins chanceux à qui on passe les menottes. Je fige, incapable d’avancer davantage. Je ne trouve plus mes compagnons. Je balaie la scène du regard en couvrant mon nez avec le revers de ma chemise. J’ai du mal à respirer.

Le gaz qu’ils utilisent pour nous disperser a une odeur de pneu brûlé. Il y en a partout. Je suis adossé contre le mur d’un restaurant et je me demande comment les gens trouvent en eux suffisamment de colère pour affronter les policiers. Un homme plonge son corps à l’intérieur et s’empare d’une salière qui traîne sur une table près de la fenêtre. Pendant une fraction de seconde, j’ai l’intention d’essayer de le retenir, mais je laisse tomber et il s’élance vers un des policiers à qui il garroche la salière. Les évènements se précipitent et m’emportent avec eux. Je reprends mon souffle et me perds dans un nuage chimique, sans voix.

Je retrouve Olivier dans un parc. La manifestation est terminée, tout le monde a été dispersé et ça s’est passé si vite qu’on se demande si c’était vrai. On souffle un peu, on allume une clope et on se raconte comment on s’est débrouillé. L’air est si lourd qu’il nous enveloppe. Je sors les deux dernières bières de mon sac à dos et en tends une à Olivier. Après coup, on retire une certaine fierté d’avoir été là. La bière est chaude comme de la pisse, mais on la savoure quand même:

— Man, hostie, t’aurais dû voir la fille… par terre, man, sont malades, j’en reviens pas… crisse… ils nous laissent pas le temps… on a rien fait, on a rien fait d’mal, y’ont pas l’droit, y’ont pas l’droit d’faire ça! Pis checke ben les nouvelles demain, ils vont encore dire qu’il y a eu du grabuge, pis le crétin de chef de police va dire qu’il est fier de ses hommes, maudit mange-marde puant.

Je le laisse vider son sac. Tout ce qu’Olivier dit est évident, on se répète ces choses-là jour après jour et ça devient presque lassant, même si sur le coup ça fait du bien. Il n’y a rien d’autre à faire que d’exprimer notre colère, l’injustice est trop grande pour qu’on se résigne à se taire. Il a les yeux si irrités par les gaz qu’on dirait presque qu’il ne pleure pas.

— On était dix milles. J’espère juste que demain on sera plus nombreux… Ils peuvent pas tous nous crisser en prison. Ils peuvent quand même pas nous tuer tabarnak !!!

— Ouais, t’as raison… C’est sûr. J’suis traumatisé ben raide! T’aurais dû voir la fille. Si ça arrivait à ma blonde, j’sais pas man, j’sais pas c’que j’ferais, j’pense que j’virerais fou, j’leur sauterais dessus pis ils me casseraient la gueule, mais crisse, j’les laisserais pas faire c’est certain… Sont tellement barbares, y’ont pas d’coeur hostie, y’ont pas d’coeur… Va-tu falloir un mort hostie d’câlisse !?

— J’sais pas trop quoi dire, Oli. Y’a rien à dire. Faut juste espérer que les blessés ne l’auront pas été pour rien.

— Les hosties, ils s’en tireront pas comme ça… J’te le garantis. J’suis prêt à sortir soir après soir s’il le faut.

— Moi aussi mon gars… Hey, j’me demande ce qui est arrivé à la fille nue sur son vélo.

On cale notre bière en grimaçant et on décide de se rendre sur Saint-Denis pour boire une dernière pinte. En chemin, on croise nos complices, ici et là, tout aussi agités que nous, le regard un peu perdu, le carré rouge fripé. Les voitures de police sillonnent les rues et leurs gyrophares colorent les vitres des édifices qui nous entourent. L’hélicoptère flotte au-dessus de la ville comme une pensée noire, en grondant.

Quand on arrive au coin Ontario, on constate que des centaines de gens se sont regroupés ! Ils sont survoltés, sans doute parce qu’ils ont vu les mêmes choses que nous. Les curieux, par dizaines, sortent des terrasses en titubant pour se joindre au groupe. Des gens abattent les barrières qui entourent une partie de la rue en réparation et arrachent les planches de bois pour les empiler. En quelques minutes, un feu immense illumine tous les visages. Des gens dansent en criant À QUI LA RUE !? À NOUS LA RUE !, tandis qu’un camion de pompier essaie de se frayer un chemin à travers la foule. Les policiers se déploient pour nous encercler et personne ne bouge d’un poil. On reste près du feu. Il faut éteindre le feu des jeunes ingrats. Notre feu de joie, le symbole de notre pugnacité.